La vidéo comme méthode d’entrainement

La vidéo a une grande importance dans le parkour. Notre pratique ne s’est pas répandue sur la surface du globe sur la base de journaux papier, d’enseignants spécifiquement formés ou de grandes fédérations. Le cinéma, les reportages télévisés mais également la multitude de vidéos amateures ont permis sa diffusion, l’émergence et l’apprentissage de patterns techniques, et ont contribué à motiver des jeunes et moins jeunes à tenter l’aventure. Ici, je vais développer un thème peut-être un peu curieux : la vidéo comme méthode d’entrainement et ses effets sur la (ma) motivation.

Il y a bien longtemps, j’ai amorcé une série de vidéos qui présentaient chaque fois un différent « spot » de ma ville. Le but était de montrer différents lieux, pas nécessairement les spots les plus prisés des traceurs, et montrer ce que l’on peut y faire, afin de les valoriser comme espaces de jeu. Le but n’était pas une exhaustivité absolue. Mais le fait de vouloir montrer la diversité de ce qu’on pouvait faire d’un même lieu m’amenait à me rapprocher des limites de ce que je pouvais imaginer et réaliser avec mon corps à un moment donné, dans un espace donné. Cela allait des mouvements les plus anodins, accessibles pour des débutants lors de leur première session, jusqu’aux mouvements et enchaînements les plus difficiles que je pouvais réaliser. Dans ce sens, je voulais me rapprocher d’une forme d’exhaustivité relative. Cette série a été mise en pause après 9 vidéos, cependant il m’arrive toujours de filmer de la même manière.

Je procède ainsi : généralement seul ou parfois en petit groupe, se rendre à un spot, s’échauffer. Choisir une partie du spot qui m’intéresse, poser la caméra de manière à cadrer cet espace. Bouger dans le champ de la caméra jusqu’au moment où je ne vois pas quoi faire de plus. Déplacer la caméra, soit pour obtenir un meilleur angle de certains mouvements que j’ai fait, pour mieux cadrer un enchaînement, soit tout simplement pour filmer une autre partie du spot et recommencer le processus.

Cette manière de filmer a plusieurs conséquences involontaires. Cela me pousse à refaire des mouvements pour être sûr d’être dans le cadre, de ne pas avoir fait d’erreur, de prendre plusieurs angles du même enchaînement, etc. Mes entrainements deviennent très concentrés (dans les deux sens du terme), étant donné la durée limitée de la batterie. Cela me pousse à bouger non-stop, faire des aller-retours devant la caméra, réaliser plein d’enchainements différents à la suite, ne pas divaguer ou papillonner. J’ai quelque chose à faire, et il faut que ce soit fait efficacement.

Je dois répéter les mouvements et enchaînements jusqu’à ce qu’ils me satisfassent techniquement et esthétiquement. Parfois, un seul essai est nécessaire. Mais généralement, je sens que je peux faire mieux, plus rapide, moins saccadé, plus précis, mieux stabilisé, etc. Evidemment, rien n’est jamais parfait, mais cela me conduit à chercher une amélioration sur des détails qui prennent de l’importance par la présence de la caméra.

Je suis forcé à aller au-delà de ce que je ferais sans la caméra, sans pour autant aller irrémédiablement dans le sens du spectaculaire ou du photogénique. Je retravaille mes bases, refais des enchainements vus et revus. Je filme d’abord toutes les possibilités évidentes, ce qui m’intéresse le plus, ce que j’ai l’habitude de faire, ce qui me fait plaisir. Puis j’essaie d’aller au-delà. Je travaille des mouvements qui m’intéressent moins immédiatement, ou que je trouve moins agréables, ou qui me paraissent anodins, juste pour les avoir sur vidéo.

Cela me conduit à découvrir de nouvelles possibilités offertes par un environnement donné. Je suis poussé à passer beaucoup de temps au même endroit. Je vais dans des lieux anodins, ou retourne à des spots auxquels je ne vais pas régulièrement, juste dans le but de filmer. Chercher des endroits pour poser la caméra, trouver des angles idéaux, etc. me font voir le spot d’une autre perspective. Essayer de maximiser le nombre de manières différentes d’interagir avec l’espace aiguise la perception et la lecture de celui-ci. Conduit plus à plus fréquemment se poser la question : « est-ce que c’est possible de faire X ? »

La caméra est également une bonne source de rétroaction (feedback). A la fois immédiat, en voyant sur place ce que je peux améliorer et en faisant directement une nouvelle tentative. Mais également différé, parfois quelques jours plus tard, lors du montage, où je réalise des détails, une hésitation, une mauvaise course d’élan, une possibilité à laquelle je n’avais pas pensé. Eléments qui viendront nourrir le contenu des sessions suivantes. Accumulées sur le long terme, les vidéos donnent une mesure de progression (ou de son absence), un soi antérieur qui sert de référence.

La vidéo devient donc une source de motivation : motivation à sortir de chez soi, retourner à des spots moins intéressants, y rester longtemps, entrainer des mouvements anodins, faire des répétitions, trouver de nouvelles possibilités. Me voir moi-même n’a jamais été une source de démotivation, même si je n’exclus pas que cela puisse arriver.

Le contenu filmé peut être diffusé publiquement. Cela permet sans doute de valoriser sa pratique, de se mettre soi-même en valeur, mais peut-être aussi de motiver des néophytes à sortir de chez eux pour bouger, de donner de l’inspiration à des pratiquants, de revaloriser certains espaces. Pour moi, si tout restait dans la caméra, le projet courrait le risque de perdre son sens et ses aspects motivationnels. Mais filmer pour soi, et seulement pour soi, est sans doute possible. Par ailleurs, rien n’oblige à filmer constamment. Ce n’est certainement pas ce que j’ai fait. Mais je pense avoir montré qu’une utilisation ponctuelle de la vidéo sert non seulement à montrer le « résultat » de son propre entrainement, mais peut également faire partie du processus même d’entrainement. Dans tous les cas, ça a été le cas pour moi, et j’encourage à expérimenter autour de cela.

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