Interdire le dopage génétique, est-ce éthique ?

Récemment, l’agence mondiale antidopage (AMA) a publié la mise à jour de son code, applicable dès 2018[1]. Le dopage génétique y était déjà présent depuis 2003, en tant qu’éventualité, mais ce nouveau code compte maintenant une interdiction très spécifique de  « l’utilisation d’agents d’édition génomique conçus pour modifier les séquences génomiques et/ou la régulation transcriptionnelle ou épigénétique de l’expression des gènes ». Ceci fait également suite au développement de techniques de génie génétique prometteuses, telles que celle utilisant le fameux système CRISPR-Cas9. Pour le dire vite, la nouvelle règle de l’AMA interdit les techniques visant à supprimer ou ajouter des séquences d’ADN dans le code génétique, de même que celles permettant de désactiver ou d’activer des gènes spécifiques.

On peut trouver ça souhaitable, surtout lorsque l’on songe aux dommages que pourrait causer une prolifération sauvage de technologies modifiant génétiquement les humains, avec les risques sanitaires mais également normatifs (être modifié se normalise, et peut devenir une exigence pour mener une vie sociale ou professionnelle normale) auxquels on peut penser. On peut trouver que ces risques sont a fortiori présents dans le sport, milieu stressant, fait de travailleurs précaires, dont on peut exiger un dévouement littéralement « corps et âme » à la pratique, à ses exigences de performance. On peut craindre que la position du sportif se refusant à utiliser des thérapies géniques (comme celui refusant les produits dopants) devienne intenable.

Cependant, la position de l’AMA n’est pas sans problèmes. Ces technologies sont actuellement développées pour des raisons thérapeutiques. Elles devraient servir notamment (et surtout dans un premier temps) à guérir des maladies graves ou rares, potentiellement avant la naissance. Si ces techniques font leurs preuves, les risques éventuels y seraient facilement compensés par les bénéfices. Les bénéficiaires seraient alors de facto, et parfois avant même la naissance, exclus du système sportif.

Certes, théoriquement, les usages thérapeutiques sont tolérés par l’AMA, avec certaines modifications autorisées lorsqu’elles sont considérées comme ne donnant aucun avantage ; d’autres interdites mais laissant la possibilité d’une demande d’exemption. Cela demeure néanmoins flou, et les cas flottants du cannabis comme celui de la caféine suggèrent que la distinction n’aura rien d’évident pour ces techniques dont on ne connait encore pas grand-chose. Les techniques de détection du « dopage génétique » ne semblent elles-mêmes pas encore prêtes (le seront-elles un jour ?).

De plus, en pratique, il n’y a pas de critère clair et non arbitraire permettant de distinguer les techniques permettant de revenir à la « normale » (usage thérapeutiques) et celles permettant d’aller au-delà de la normale (dopage). On peut citer le cas du sport handicap, où les prothèses des amputés sont considérées comme de la triche lorsque leur performance se rapproche de l’égalité avec les « valides » (sans nécessairement les dépasser). Une prothèse permettant de bonnes performances n’est pas considérée comme un moyen palliatif pour tenter de revenir à la « normale », mais de la triche. Evidemment, ce n’est pas un problème lorsqu’ils restent sagement à leur place de bons (et misérables) invalides. L’exemple des contrôles de féminité est également éclairant. Certaines femmes sont soupçonnées de se doper ou d’être transexuelles lorsque leur performance est remarquable, voir rivalise avec les hommes (être femme, c’est par définition et « naturellement » être faible)[2]. On peut donc s’attendre à ce que, faute de meilleur critère, les athlètes modifiés pourront participer… tant qu’ils resteront mauvais, afin que le soupçon de performance « non naturelle » ne survienne pas. Une stratégie pourrait alors être de jouer constamment au faible, comme le doivent certains athlètes paralympiques[3].

Le critère de « normalité », évoqué par l’AMA[4] n’est pas opérationnel. L’utilisation de valeurs physiologiques moyennes (imaginons qu’elles ne soient pas elles-mêmes problématiques) pour juger de la normalité des athlètes n’as pas de sens. Au mieux, une telle définition risque d’être tautologique ou ad hoc :

-Aucun athlète ne peut avoir de telles valeurs physiologiques !

-Mais je suis un athlète !? »

-Aucun athlète normal ne peut avoir de telles valeurs…

Le sport par définition sélectionne, réifie et célèbre l’anormalité, l’élite, les mutants, l’exception, le hors-norme. Refuse-t-on les basketteurs trop grands en raison de l’avantage injuste que cela leur procurerait sur les petits (d’ailleurs, quid des catégories de taille en basketball) ? De la même manière, interdit-on aujourd’hui la participation aux athlètes qui ont de « bonnes prédispositions » génétiques (avantage « injuste » s’il en est) ?

Bon, celleux qui me connaissent savent déjà que je n’apporterai pas de solution miracle, étant donné mon opposition à l’institution de la compétition dans son ensemble. La question ne se poserait même pas si l’on acceptait l’absurdité fondamentale d’un système sportif qui tente de maintenir en même temps une idéologie libérale et méritocratique et la compétition. On ne peut pas fonder en droit et en fait l’égalité des participants et exiger un vainqueur. Puisque la compétition ne va pas disparaître suite à cet article, il ne me reste qu’à suggérer de trouver les meilleures méthodes (notamment de prévention, contrôle, traitement…) pour préserver la santé, les droits et l’autonomie des athlètes. Rappelons que l’on parle tout de même d’un milieu où les dirigeants des organisations peuvent affirmer publiquement qu’en raison du dopage, on devrait implanter les athlètes avec des puces électroniques, « tels des chiens »[5].


[1] https://www.wada-ama.org/sites/default/files/prohibited_list_2018_fr.pdf

[2] Anaïs Bohuon, Le Test de féminité dans les compétitions sportives. Une histoire classée X ? Paris, éditions iXe, 2012

[3] Danielle Peers, Interrogating disability: the (de)composition of a recovering Paralympian, Qualitative Research in Sport, Exercise and Health Vol. 4 :2, 2012.

[4] https://www.newscientist.com/article/2149768-anti-doping-agency-to-ban-all-gene-editing-in-sport-from-2018/

[5] http://www.telegraph.co.uk/sport/2017/10/10/microchip-athletes-like-dogs-stop-doping-says-olympians-chief/

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