Brotherhood Spirit: une critique

Cet article est la critique d'un documentaire sorti récemment. Nous vous invitons à vous faire un avis en allant le regarder avant de lire le texte ci-dessous. Par ailleurs, un avertissement est peut-être nécessaire: ceci critique les discours présentés dans le documentaire, et non les personnes qui sont derrière. Certains discours sont sans doute involontaire, certains sont certainement dûs à la manière dont le film est monté et mis en scène. Il reste que le documentaire présente une mise en scène, des images et des discours, et que ceux-ci nous semblent devoir faire l’objet d’une critique.

Brotherhood Spirit est le premier long métrage réalisé par Yoann Roig. Et disons-le tout de suite, c’est une première création réussie. Les images sont magnifiques, les plans s’enchaînent fluidement et de manière cohérente. On retiendra notamment une série de « runs » à Mexico City, entre forêt et ruines. Placés immédiatement après un paysage urbain, le contraste est intéressant et donne une atmosphère sauvage. Celle-ci est renforcée par l’utilisation d’une musique tribale et l’entrelacement du parkour avec des séquences de danse. On pourra noter également quelques passages amusants, comme ce traceur qui, entré dans un fort militaire abandonné sans s’être posé de questions, ne parvient plus à en sortir. Le film a aussi eu le mérite de redonner un élan de motivation aux traceurs.euses de la région, leur a “donné envie de bouger”.

On notera également le tour de force qui est de réaliser un documentaire avec si peu de personnel, et probablement de moyens. Seules deux personnes viennent prêter main-forte à Yoann en post-production (sans compter les voix-off). Tout le reste est réalisé de sa propre main. Mais c’est peut-être aussi là que le bât blesse. Le documentaire aurait probablement gagné à avoir plus de participant.e.s pour son écriture et sa réalisation. Car le principal défaut est très certainement son manque de perspective et de recul.

On peut dire sans trahir les intentions affichées (de la campagne Wemakeit au résultat final) que le film se propose de mêler le récit de voyage de trois pratiquants et documentaire sur la communauté internationale des traceurs. Ici, le film aurait gagné à ce que ces deux objectifs soient séparés, car on en ressort avec l’impression d’avoir vu un film de vacances qui passe à côté de nombreux enjeux. En effet, le temps passé avec chaque communauté (que ce soit en tant que spectateur, ou eux-mêmes durant leur voyage) est insuffisant pour entrer en profondeur dans leurs univers. C’est le risque que prends le touriste, qui restera toujours un outsider, et reviendra selon toute probabilité avec une image superficielle. Souvent celle que les indigènes ont bien voulu lui montrer… peut-être celle que le touriste lui-même souhaitait voir.

Et que l’on nous entende bien : tout documentaire ne doit pas être lourd, critique, déprimant. Un documentaire peut adopter un ton léger, être positif, amuser, faire rire même. Il reste que l’on peut à minima en attendre deux choses. Premièrement, qu’il soit informatif. Deuxièmement, qu’il démontre être conscient des enjeux qu’il soulève (sans nécessairement tous les aborder en profondeur).

On commence à entrevoir le problème au moment où, chassés des Temples d’Angkor (Cambodge) par la sécurité du site, aucune remise en question n’apparaît. L’option choisie est présentée comme évidente: chercher des temples moins prisés par les touristes et donc moins surveillés, afin de continuer à s’entraîner en tout quiétude. Aucune mise en perspective n’est faite. Pourtant les gardes ne sont pas là sans raison: la fragilité des temples est bien connue, et l’afflux continuel de touristes les menace. Il s’agit de monuments historiques importants, classés au patrimoine mondial par l’UNESCO. La séquence se prêtait donc à un questionnement: ces temples sont-ils considérés comme sacrés par (une partie de) la population locale ? Que pensent les habitants de la région des traceurs qui viennent sauter sur leurs monuments ? Et les traceurs locaux, s’entraînent-ils ici ? Plus généralement: sur quelles structures peut-on s’entraîner ? Lieux publics, lieux privés ? Monuments historiques et/ou religieux ? Que signifie le fait de s’approprier de tels lieux, en particulier lorsque l’on vient comme simple touriste ? On passe à côté de questions qui auraient donné chair à un documentaire profond. Certes, traiter de cette question n’était pas en soi nécessaire. Y répondre, encore moins. On ne dit pas non plus qu’ils ne devaient pas aller s’entraîner là: le film aurait pu questionner l’interdit. Mais en l’occurrence le documentaire laisse en bouche un goût amer: ils se mettent en scène comme étant inconscients des enjeux [1].

On peut légitimement se demander: était-il possible de devenir autre chose que des touristes, en passant si peu de temps dans chaque lieu ? Sans doute pas. C’est le problème de tout anthropologue ou ethnographe que de réussir à entrer suffisamment sur le terrain pour en tirer autre chose que le point de vue d’un passant. Mais si il y a bien un domaine dans lequel ces traceurs ne sont pas des touristes, c’est bien le parkour. Malheureusement, la vision qui en est donnée se résume souvent à la vitrine que les traceurs présentent de manière générale à leurs interlocuteurs externes. Une vitrine maintenue envers et contre tout, le plus souvent lisse, imperturbable, homogène. Les insiders, présents en arrière-boutique connaissent pourtant les conflits, la pluralité, les différends, l’hétérogénéité, l’absence de consensus. Pourquoi toujours éviter, effacer, écraser cette polyphonie sous un discours monophonique ?

Ainsi, le documentaire présente beaucoup d’acrobaties, de celles que certains nomment freerunning. N’y a-t-il pas des débats concernant l’utilisation du terme parkour pour décrire ce type de mouvements ? Il y a quelques années, le documentaire n’aurait essuyé qu’une suite de “c’est pas du parkour”. Si la question est moins un enjeu qu’auparavant, il semble qu’il n’y ait qu’un vernis de consensus. Lorsqu’on les interroge sur le sujet, les traceurs ont généralement beaucoup de choses à raconter, et recouper les entretiens permet de se rendre compte de la diversité des opinions, parfois d’ailleurs très subtiles. La question est même évoquée au moins à une reprise dans le documentaire : « C’est la première fois que je voyais mon frère autant ancré dans le parkour, mais vraiment le pur parkour ». Le contexte suggère qu’une différence est faite entre le pur parkour… et quelque chose qui serait différent, mais qui n’est pas nommé. Un détail, certainement. Mais un exemple parmi d’autres de la vision superficielle que donne ce documentaire.

De même, la pratique en parkour-park est montrée à plusieurs reprises comme étant banale, voire une étape logique, évidente, voire nécessaire de l’évolution du parkour. Les trois traceurs expriment dans cette partie du documentaire leur soulagement relatif à la qualité des parkour parks puisque la météo était particulièrement pluvieuse. Mais les lieux d’entraînement sont un enjeu pour les pratiquant.e.s. Certain.e.s voient les parks et les salles comme des structures importantes pour la progression, l’enseignement, pour que la communauté locale se rassemble autour d’un lieu dédié. D’autres en revanche s’attachent à la pratique en extérieur, à la réappropriation des espace et des structures qui ne sont “pas faites pour ça”, à la confrontation aux obstacles qui se manifestent par la météo, aux interactions avec les passants, la police ou la sécurité. Même les pratiquants qui s’entraînent régulièrement dans des parkour-parks peuvent tenir des discours ambigus ou subtils à ce sujet. Il n’y a pas de thématisation des modalités d’entraînement des différents groupes à travers le monde. La question de l’artificialisation et de la sportification de la pratique, qui pourtant met en jeu ce monde commun à tous les traceurs qu’est le parkour, est éludée.  Dommage, car c’était l’occasion rêvée pour comparer les modalités d’entraînement et les mettre en rapport avec moeurs et institutions locales (on pense notamment à la présence policière forte aux Etats-Unis, qui semble avoir rendu l’accès à certains spots impossible).

On regrette également la séquence de plus de deux minutes et demies entièrement consacrées à des traceurs qui font du parkour un objet publicitaire afin de vendre divers objets plus ou moins inutiles fabriquées par des marques dont on taira le nom (mais qui ne sont pas floutées dans le documentaire, leur offrant ainsi un petit spot gratuit). Ici encore, aucune mise en perspective n’est faite. Est-ce pourtant souhaitable ? En tant qu’insider, n’y a-t-il pas d’opposition à la marchandisation de la discipline ? Et même en tant qu’outsider, n’y-a-t-il pas divers courants qui condamnent l’incitation publicitaire au consumérisme ? La marchandisation du parkour est pourtant brièvement thématisée comme étant négative lors du passage à L.A. : « Après quelques jours, on remarque que la communauté est presque inexistante : ici, le parkour c’est un business. C’est juste un sport, sans ses valeurs ». Il n’est pas clair pourquoi l’aspect économique est tantôt critiqué, tantôt montré avec un regard complaisant. Que pensent d’ailleurs les pratiquants locaux de la marchandisation de la discipline ? Le documentaire aurait par ailleurs pu opter pour un autre angle: que signifie la professionnalisation des traceurs, pour eux-mêmes et pour les autres pratiquants ? Quelles sont les autres options de professionnalisation (athlète, enseignant, coach, cascadeur, chercheur…) ? Qu’en est-il de la précarité de ceux qui ratent ou même réussissent leur professionnalisation dans ce domaine ?

Enfin, il faut se poser la question (suggérée par le titre du documentaire, lui-même déjà fortement genré): le parkour est-il une communauté masculine ? Une seule femme a la parole dans le documentaire, mais la question de la participation en tant que femme à ce monde d’homme n’est pas abordée. On parle en priorité de son groupe d’amis et de leur vision du monde, similaire à la sienne. Elle raconte le rôle de ses amis en tant que soutiens lors de moments difficiles. L’interview est donc axé non sur elle et sa pratique, ou son rôle au sein de la communauté mexicaine, mais plutôt sur la communauté (masculine) autour d’elle.  De plus, les images qui entrecoupent l’entretien sont celles d’hommes, et elle n’est pas vraiment présentée comme pratiquante en action. Une seule scène la montre en mouvement avant l’interview, et quelques images des pratiquantes de Lausanne sont diffusées à la fin du documentaire.

C’est donc une occasion manquée de parler de la position des femmes dans l’univers du parkour. Les débats autour de l’inclusivité, des méthodes pour rendre le parkour accessible à toutes et tous, ou pour faire évoluer son image pour le rendre attractif pour les femmes, ne sont pas abordés. La question des diverses manières d’organiser la pratique, et notamment l’utilisation controversée de la non-mixité choisie, n’est pas soulevée. Malgré la présence de quelques femmes, le documentaire montre une discipline masculine, où les filles ont le statut d’exception à la règle. Bien qu’effectivement en minorité (environ 10% dans la plupart des endroits du monde où les pratiquant.e.s ont produit des chiffres), les femmes pratiquantes ne sont pas non plus inaccessibles. Il existe même des groupes facebook spécifiques, elles sont donc relativement faciles à contacter. La question la plus timorée qu’on ait envie de poser est: ce genre de discours  ne fait-il pas qu’ajouter à la pléthore de représentations masculines du parkour et ne risque-t-il pas de contribuer à la “mystérieuse” absence des femmes dans ce milieu ? Et que dire dans ce contexte des phrases telles que “Fuck bitches, get money”, qui apparaissent par deux fois dans le documentaire [2] ?

Concluons. Différentes manières de voir le parkour sont certes présentes dans ce documentaire. Mais elles sont simplement juxtaposées, les unes après les autres. Elles ne sont pas commentées, mises en perspective, en confrontation. Toute prise de position ou conflit sont évitées. Cela a des conséquences pour le rythme du documentaire, qui en passant successivement d’une ville à une autre, d’une communauté à la suivante, rends la narration plutôt lisse, le film assez homogène. Mais cela a également des conséquences sur la vision qui est donnée du parkour et de sa “communauté”: un lissage de tous les conflits, débats et confrontations de points de vue qui font partie intégrante de la discipline, et qui contribuent à lui donner de la richesse et de la vie. Masquer les débats et luttes internes revient à donner une vision incomplète, idéalisée, et figée du parkour, et à donner au conflit le statut de simple anomalie.

Le documentaire aurait donc selon nous gagné à être plus fortement problématisé autour de questions spécifiques plutôt que de tenir un discours général et complaisant sur la « communauté ». Il aurait gagné aussi à entrer en profondeur dans un nombre restreint de communautés, plutôt que rester à la surface du monde entier. Il aurait bénéficié d’interviews moins standardisés, centrés sur les enjeux locaux des pratiquant.e.s. Il aurait profité de la prise à bras le corps des enjeux internes de la discipline, de la mise en discussion, en perspective ou en confrontation de différentes modalités de pratiquer et comprendre le parkour. Et pour ce faire, il aurait été souhaitable de faire davantage de recherches préalables sur les enjeux locaux, les pratiquant.e.s à rencontrer, etc. Cela d’autant plus que le temps passé à chaque endroit était trop court. Ou de mettre en regard les contenus filmés sur place avec des commentaires de pratiquant.e.s ou d’expert.e.s, avec d’autres documentaires, vidéos ou textes, avec les discours provenant d’autres disciplines, etc.

On peut donc finalement se poser une dernière question: Quelle communauté est présentée dans le documentaire ? Il décrit les traceurs comme étant unis, solidaires, partagent les mêmes valeurs. Est-ce une caractéristique du parkour… ou du fait que (comme le montre le documentaire) tous ces traceurs se ressemblent ? Tous ont à peu près le même âge, la quasi totalité sont des hommes. Les traceurs présentés sont également en bonne santé et réalisent des performances impressionnantes. Est-ce que ce ne sont pas ces attributs-ci qui in fine forment le commun qui permet le sentiment de communauté, voire de famille ? Qu’en est-il des personnes en périphérie, à la marge (enfants, personnes âgées, femmes, débutants) ? Se sentent-elles partie de cette grande famille ? Les membres de la communauté se reconnaissent entre eux et s’apprécient mutuellement. Mais est-ce que cette communauté est celle de tous les pratiquant.e.s du parkour, ou celle d’un groupe restreints de pairs ? L’image proposée de la communauté semble être une image vitrine attractive et autocomplaisante, qui montre une version fantasmée et « cool » de la jeunesse sportive et globe trotteuse, avec une petite dose de transgression, propre à celle-ci. C’est un fantasme fréquent et nullement nouveau (p.ex. dans la littérature de Jack Kerouac, chez les surfeurs, les grimpeurs…). En voici la version contemporaine: un peu de transgression, une activité sportive pseudo-alternative, un discours sur la fratrie (littéralement), une valorisation du modèle de l’entrepreneuriat… mais accompagné d’un timide discours de rejet de l’instrumentalisation économique de la discipline.

Au final, le mérite d’un documentaire devrait être d’ouvrir une discussion, un débat, des confrontations de perspectives, des critiques positives comme négatives. On ne peut que souhaiter qu’il ait une postérité. On regrette de faire cette critique sous couvert de l’anonymat: mais c’est un corollaire de ce qui est montré dans ce film. L’unité sacro-sainte (et largement mythique) des traceurs fait du parkour un environnement peu hospitalier à la critique. Ce que présente le documentaire est en effet un monde mou, ou tout se vaut. Mais la possibilité de discuter et d’élaborer un monde commun est faible, rendant impossible les décisions collectives concernant l’avenir de la discipline, reléguant chacun à son avis et son affaire devant rester privés. Seule la belle vitrine reste de l’ordre du dicible.

Aux traceurs.euses de nous montrer que nous avons tort.

-Les auteurs


[1] On regrette également la séquence présentant les traceurs jouant avec des singes domestiques, enchaînés. Les traceurs parlent aussi volontiers du sentiment de liberté que leur procure le parkour que de la proximité de nos techniques corporelles et de celles des singes (entre autres animaux agiles). Ces images étaient-elles vraiment judicieuses ? De ce point de vue, on est loin d’un “Des singes et des hommes”.

[2] « C’est du second degré » est une bien piètre excuse, lorsque l’on sait à quel point le « second degré » est utilisé pour se laver les mains de tout et n’importe quoi.

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